10
De l’eau froide. Dans le cou. Sur le visage. Dans la bouche. J’ai toussé, à moitié étouffée.
— C’est bon ?
J’ai soulevé les paupières avec peine. Eric. On était dans ma chambre, dans la pénombre. Seule la salle de bains contiguë était allumée.
— Oui.
Un mouvement sur le matelas. Eric s’était levé pour remporter le gant dans la salle de bains. Dans la seconde qui suivait, il était de retour avec une serviette et me tamponnait le front, les joues. Mon oreiller était mouillé. Tant pis. Mais je frissonnais. Avec le coucher du soleil, la température avait chuté, et j’étais là, étendue sur mon lit, en petite tenue.
— Froid... ai-je ânonné. Mes vêtements ?
— Bons à laver.
Eric a remonté la couverture sur moi. Puis il m’a tourné le dos. J’ai entendu un bruit mat de chaussures qui tombaient sur le tapis. Il s’est glissé sous la couverture et s’est allongé, en appui sur un coude, pour me regarder. Il se tenait à contre-jour, si bien que je ne pouvais pas voir son visage.
— Tu l’aimes ? m’a-t-il demandé.
— Ils sont vivants ? Tous les deux ?
Si Quinn était déjà mort, Eric ne m’aurait pas posé cette question, n’est-ce pas ? À moins qu’il n’ait voulu parler de Bill ? Impossible de savoir. En fait, je me sentais un peu... bizarre.
— Quinn a repris sa voiture avec quelques côtes cassées et la mâchoire fracturée. Et Bill guérira cette nuit, si ce n’est déjà fait, m’a annoncé Eric avec la plus parfaite neutralité.
J’ai pris le temps d’intégrer ces données.
— Si Bill était là, tu y étais un peu pour quelque chose, non ?
— Je savais que Quinn avait enfreint mon interdiction. Il n’avait pas franchi la limite de mon territoire depuis plus d’une demi-heure qu’il s’était déjà fait repérer. Et Bill était le vampire le plus proche de chez toi. Il avait pour mission de veiller sur toi en attendant mon arrivée. Il a pris son rôle un peu trop au sérieux. Je suis désolé que tu aies été blessée.
Son ton s’était durci. J’ai souri dans l’ombre – Eric n’avait pas pour habitude de faire des excuses. J’ai quand même fini par remarquer que je ne ressentais pas la moindre anxiété. J’aurais pourtant dû être un peu perturbée après tout ça, non ? Et j’avais toutes les raisons d’être en colère.
— Ils ont arrêté de se battre, quand je me suis fracassée par terre, j’espère ?
— Oui, ta... chute a mis un terme à leur querelle.
— Et Quinn est parti de lui-même ?
Je me suis passé la langue sur les lèvres. Drôle de goût... âcre, métallique...
— Oui. Je lui ai dit que j’allais m’occuper de toi. Il savait qu’il était déjà allé trop loin en venant te voir, puisque je lui avais interdit mon territoire. Bill a été plus récalcitrant. Mais je lui ai ordonné de rentrer chez lui.
Le shérif dans toute sa splendeur.
— Tu ne m’aurais pas donné un peu de ton sang, par hasard ? ai-je soudain murmuré, prise de soupçons.
Il a hoché la tête sans sourciller.
— Tu avais subi un choc et tu étais inconsciente : je savais que c’était grave. Je voulais que tu te remettes vite. Après tout, c’était ma faute.
— Tu ne te trouves pas un peu tyrannique, à prendre des décisions sans consulter les intéressés juste parce que tu penses savoir mieux qu’eux ce qui est bon pour eux ?
— Je suis tyrannique, je l’avoue, a conclu Eric, sans fausse honte. Je suis aussi très...
Il s’est penché pour m’embrasser. Doucement. En prenant son temps.
— Chaud, ai-je complété.
— Si l’on peut dire...
C’est vrai que c’était un comble, pour un vampire.
Il a recommencé à m’embrasser.
— J’ai bien travaillé ; je me suis imposé auprès de mes nouveaux maîtres ; j’ai consolidé ma position : j’ai droit à une petite récompense. Le moment est venu de m’occuper de ma propre vie, à présent, et de rentrer en possession de ce qui m’appartient...
Lien de sang ou pas, je m’étais dit que ce serait à moi de décider. J’étais toujours libre de choisir, après tout. Il pouvait peut-être m’influencer, mais pas me priver de ma volonté. Cependant, effet du récent don de sang d’Eric ou non, il était clair que mon corps était, quant à lui, tout à fait partisan d’un étroit rapprochement. Ma bouche ne demandait qu’à lui rendre ses baisers, ma paume qu’à mieux mesurer la distance qui séparait sa nuque de... sa sublime chute de reins. À travers sa chemise, je sentais ses muscles se bander sous mes doigts. Mes mains semblaient parfaitement se souvenir de sa plastique, tout comme mes lèvres du goût de ses baisers. On a continué pianissimo un petit moment, le temps qu’il reprenne ses marques.
Je n’ai pas pu m’empêcher de lui demander :
— Tu te souviens vraiment de tout ? Tu te rappelles vraiment les jours que tu as passés chez moi ? Tu te rappelles comment c’était, ce que tu ressentais ?
— Oh oui ! je m’en souviens !
Je ne m’étais pas rendu compte qu’il dégrafait mon soutien-gorge qu’il me l’avait déjà enlevé.
— Comment aurais-je pu oublier pareilles merveilles ? a-t-il susurré, tandis que ses longs cheveux blonds tombaient sur son visage qui s’inclinait.
J’ai senti la pointe de ses dents m’érafler quand sa bouche s’est refermée sur mon sein : un plaisir fulgurant. Ma main s’est posée d’elle-même sur son jean, a frôlé le renflement qui le tendait et... Fini le jeu de la séduction ! Il était temps de passer aux choses sérieuses.
Son jean a volé par terre, sa chemise aussi, et mon slip a suivi. Son grand corps froid s’est pressé contre le mien, brûlant. Il me couvrait de baisers avec frénésie. Puis il a laissé échapper un grognement affamé que je n’ai pas tardé à imiter. Ses doigts experts ont exploré mon intimité, trouvant sans peine mon point névralgique, où il s’est attardé avec une telle insistance que je m’en suis tortillée d’impatience.
— Eric, ai-je haleté en essayant de me placer en position stratégique sous lui. Viens !
— Oh oui ! a-t-il soufflé.
Déjà, il me pénétrait. C’était comme s’il n’était jamais parti, comme si on avait fait l’amour toutes les nuits, comme si nos corps n’avaient cessé de s’épouser pendant plus d’une année.
— C’est... parfait, a murmuré Eric à mon oreille, avec cette pointe d’accent que j’entendais parfois dans sa voix, cette fugace évocation d’un autre temps, d’un autre lieu, si lointains que je ne parvenais même pas à les imaginer. Parfait, a-t-il répété. Évident.
Il s’est retiré un peu, et j’ai hoqueté de regret.
— Je te fais mal ?
— Pas vraiment, non.
Il a plongé au plus profond de moi.
— Oh mon Dieu ! ai-je lâché, les dents serrées, en m’agrippant de toutes mes forces à ses biceps d’acier trempé. Oh oui ! Encore !
Avec sa peau luminescente, il scintillait au-dessus de moi, dans l’obscurité de la chambre. Il a dit quelque chose dans une langue que je ne connaissais pas et, au bout d’un long moment, l’a répété plus fort. Puis il a accéléré le rythme, de plus en plus, à tel point que j’ai cru que j’allais finir en pièces détachées. Mais j’ai suivi le mouvement, jusqu’à ce que je voie l’éclat de ses canines alors qu’il se penchait sur moi. Et lorsqu’il m’a mordue à l’épaule, j’ai décollé. Je n’avais jamais ressenti un truc pareil. Oh ! Que c’était bon ! Je n’avais plus assez de souffle pour crier, ni même pour parler. Je l’ai enlacé et je l’ai senti tressaillir des pieds à la tête tandis qu’il parvenait à son tour à l’extase.
J’étais tellement secouée que j’étais incapable d’aligner deux pensées cohérentes. Alors, les articuler, il ne fallait pas y compter ! Ma vie en aurait-elle dépendu que j’en aurais été incapable. On est restés allongés sans rien dire. J’aimais bien le sentir peser de tout son poids sur moi. Je me sentais en sécurité.
Il a mollement léché la morsure dans mon cou, et j’ai souri dans la pénombre. Je lui ai caressé le dos comme je l’aurais fait avec un animal. Je me sentais mieux que je ne l’avais été depuis des mois. Ça faisait bien longtemps que je n’avais pas goûté au sexe. Et, pour rompre le jeûne, j’avais eu droit à un repas gastronomique. Même maintenant, je sentais encore de petites ondes de plaisir me parcourir, comme si la jouissance s’attardait dans tout mon corps.
— Est-ce que ça va changer quelque chose à notre lien de sang ? lui ai-je alors demandé, en m’efforçant de ne pas avoir l’air de lui faire un reproche.
Mais, bien sûr, c’en était un.
— Felipe te voulait. Plus fort sera notre lien, moins il aura de chances de t’éloigner de moi.
J’ai frémi.
— Mais je ne veux pas partir !
— Tu n’auras pas à le faire, a-t-il affirmé, d’une voix aussi caressante qu’un frôlement de plume sur ma peau nue. Nous sommes unis par le poignard sacré. Nous sommes liés par le sang. Il ne peut pas t’arracher à moi.
Je ne pouvais que lui en être reconnaissante : grâce à lui, je n’aurais pas à partir pour Las Vegas. Je ne voulais pas quitter ma maison, renoncer à ma vie d’ici. Je ne pouvais même pas imaginer ce que ce serait de subir une telle pression. Enfin, si, je pouvais. Ce serait épouvantable.
La paume glacée d’Eric a épousé mon sein, dont il a caressé la pointe avec son pouce.
— Mords-moi, m’a-t-il alors ordonné.
— Pourquoi ? Tu m’as dit que tu m’avais déjà donné ton sang.
— Parce que j’aime ça, m’a-t-il répondu. Juste... pour le plaisir...
— Tu ne peux pas déjà...
Mais il pouvait. Il était même plus que prêt.
— Veux-tu inverser les rôles ?
— On peut essayer ça, pour changer...
Je ne voulais pas la jouer trop femme fatale, mais, à la vérité, je me retenais pour ne pas feuler. Avant même que j’aie pu me ressaisir, on avait changé de position. Son regard s’était rivé au mien ; il me dévorait des yeux. Il a lentement levé les mains vers mes seins et a recommencé à les caresser tout doucement, avant de laisser ses lèvres suivre le même trajet.
J’avais peur de ne plus pouvoir contrôler mes mouvements, si je m’abandonnais complètement. Alors, je bougeais lentement, pas très régulièrement. Je sentais l’excitation monter peu à peu. J’ai essayé de me concentrer, de suivre un rythme.
— Doucement...
J’ai aussitôt ralenti. Il m’a empoigné les hanches pour me guider.
— Mmm !
Un plaisir plus intense me gagnait. Il avait trouvé mon point sensible avec son pouce. J’ai commencé à accélérer, et si, après ça, il a tenté de me freiner, eh bien, je n’en ai pas franchement tenu compte. J’allais et venais de plus en plus vite. À un moment donné, je lui ai pris le bras et je l’ai mordu au poignet de toutes mes forces. J’ai aspiré le sang qui perlait, lui arrachant un cri de jouissance et d’abandon. Ça m’a achevée, et je me suis écroulée sur lui. Bien que ma salive n’ait pas de vertus cicatrisantes, contrairement à la sienne, je me suis mise à lécher sa morsure. Par mimétisme, peut-être ?
— Parfait, a-t-il murmuré. Parfait.
Je m’apprêtais déjà à l’accuser d’hypocrisie. Avec toutes les femmes qu’il avait connues au cours des siècles, il ne pouvait tout de même pas prétendre... Puis je me suis dit : « Pourquoi gâcher cet instant ? » Et, dans un rare moment de lucidité, j’ai suivi ce conseil avisé.
— Est-ce que je peux te raconter ce qui s’est passé aujourd’hui ? lui ai-je demandé, après quelques minutes de récupération bien méritée.
— Je t’écoute, ma belle amante.
Il était allongé sur le dos, à côté de moi, les yeux mi-clos.
— Je suis tout ouïe... pour l’instant, du moins, a-t-il ajouté en riant.
C’était ça, le vrai bonheur : avoir quelqu’un avec qui partager les événements de la journée. Et Eric m’a prouvé qu’il savait écouter – dans son état complètement détendu d’amant repu, du moins. Je lui ai parlé de la visite d’Andy et de Lattesta et de la brusque apparition de Diantha pendant que je bronzais.
— Il me semblait bien avoir senti le goût du soleil sur ta peau, a-t-il commenté en caressant ma hanche. Continue.
J’ai enchaîné – un vrai moulin à paroles. Je ne lui ai rien caché de mon rendez-vous avec Claude et Claudine, ni de ce qu’ils m’avaient révélé sur Breandan et Dermôt.
Ça l’a un peu réveillé, cette histoire de fées.
— J’ai senti leur parfum qui flottait autour de la maison, quand je suis arrivé. Mais cela m’a mis dans une telle rage de voir ton soupirant tigré sur le pas de ta porte que ça m’est sorti de l’esprit. Qui ont-elles dépêché ?
— Eh bien, d’abord, un certain Murry. Un sale type. Mais ne t’inquiète pas, je l’ai tué.
Et si j’avais eu des doutes sur l’attention que m’accordait mon vampire, je peux vous garantir que je n’en avais plus aucun.
— Comment as-tu fait, mon aimée ?
Je le lui ai expliqué. Quand j’en suis arrivée au moment où mon arrière-grand-père et Dillon avaient débarqué, Eric s’est redressé brusquement. La couverture est tombée, découvrant son torse musclé. Il ne riait plus du tout, à présent.
— Le corps a disparu ? m’a-t-il demandé pour la troisième fois.
— Oui, Eric, il a disparu.
— Ce ne serait peut-être pas une mauvaise idée que tu viennes vivre à Shreveport, a-t-il alors déclaré. Tu pourrais même t’installer chez moi.
Ça, c’était une première. Eric ne m’avait jamais invitée chez lui avant. J’ignorais complètement où il habitait, d’ailleurs. Ça m’a sciée et... touchée.
— J’apprécie ton offre, mais ce serait crevant de faire la navette entre Shreveport et ici pour aller bosser.
— Ce serait beaucoup plus sûr pour toi si tu quittais ton job, le temps que ce problème avec les fées soit réglé, du moins.
Il avait penché la tête et me regardait, sans cependant rien laisser paraître de ce qu’il pensait.
— Non, merci. Je te suis reconnaissante de me l’avoir proposé, c’est très gentil. Mais j’imagine que ce serait vraiment compliqué pour toi, et je sais que ça le serait pour moi.
— Pam est la seule personne que j’aie jamais invitée chez moi.
— Réservé aux blondes, hein ? ai-je raillé.
— Je te fais un honneur en t’invitant, a-t-il insisté.
Et toujours rien sur ses traits qui puisse m’indiquer sur quel pied danser. Si je n’avais pas lu quotidiennement dans les pensées des gens, peut-être que j’aurais su mieux interpréter ses gestes et son comportement. Mais j’étais trop habituée à savoir ce que les autres avaient vraiment en tête pour être très observatrice.
— Écoute, Eric, je suis perdue, lui ai-je avoué. Jouons cartes sur table, OK ? Je vois bien que tu attends une certaine réaction de ma part, mais je ne sais pas laquelle. Je n’en ai même pas la moindre idée.
Ahuri, voilà de quoi le grand Eric Nordman avait l’air, à présent. Abasourdi.
— Qu’est-ce que tu cherches ? m’a-t-il demandé en secouant la tête.
Des mèches rebelles retombaient pêle-mêle autour de son visage. Il avait la crinière en bataille, depuis qu’on avait fait l’amour. Et vous savez quoi ? Il était encore plus beau comme ça. C’était vraiment injuste.
— Ce que je cherche ?
Il s’est rallongé, et je me suis couchée sur le côté pour le regarder.
— Rien de particulier, ai-je répondu, optant pour la sécurité. Je voulais un orgasme et j’en ai eu plus que je n’en demandais.
Je lui ai souri, en espérant que ma réponse le satisferait.
— Tu ne veux pas arrêter de travailler ?
— Pourquoi est-ce que j’arrêterais ? De quoi je vivrais ?
Puis, brusquement, j’ai compris.
— Attends. Parce qu’on s’est envoyés en l’air et que tu as dit que je t’appartenais, tu croyais vraiment que j’allais quitter mon job ? Que je voudrais jouer les maîtresses de maison pour toi ? M’occuper de ton intérieur toute la journée et me laisser butiner toute la nuit ?
Ben oui. À voir sa tête, c’était exactement ça. Je ne savais même pas ce que je devais ressentir. Du chagrin ? De la colère ? Non, j’avais eu mon compte d’émotions fortes pour la journée.
— J’aime mon boulot, Eric, ai-je tenté de lui expliquer. J’ai besoin de sortir de chez moi tous les jours pour me mêler aux autres. Si je m’isolais, chaque fois que je mettrais le pied dehors, le monde extérieur deviendrait une cacophonie assourdissante, pour moi. Il vaut beaucoup mieux que je reste au contact des gens, que je garde l’habitude de me protéger en repoussant toutes ces voix qui me parviennent.
Pas très claire, mon explication.
— Et puis, j’aime bien être au bar. J’apprécie mes collègues de travail. J’imagine que servir à boire aux gens, ce n’est pas très reluisant. Ça n’a rien d’un service social – c’est peut-être même le contraire. Mais j’assure, au boulot, et c’est un job qui me convient. Est-ce que tu veux dire que... Qu’est-ce que tu veux dire ?
Eric avait l’air incertain : une expression plutôt inhabituelle pour quelqu’un qui paraissait toujours si sûr de lui.
— C’est ce que toutes les autres femmes attendaient de moi, m’a-t-il répondu. Je voulais te l’offrir avant que tu n’aies à me le demander.
— Je ne suis pas comme les autres.
Pas évident de hausser les épaules quand on est allongé sur le côté, mais j’ai essayé.
— Mais tu m’appartiens.
En me voyant froncer les sourcils, il a rectifié le tir.
— Tu es mon amante. Pas celle de Quinn, ni celle de Sam, ni celle de Bill.
Il a marqué une longue pause.
— N’est-ce pas ?
Une discussion amoureuse à l’initiative du mec. Ce n’était pas banal, si j’en croyais les histoires que me racontaient les autres serveuses.
— Je ne sais pas si je... me sens bien avec toi à cause du lien de sang, ou si c’est ce que j’éprouverais naturellement, ai-je avoué, prenant le temps de choisir mes mots avec soin. Je ne crois pas que ça aurait été aussi facile pour toi de me mettre dans ton lit, si on n’avait pas eu ce lien de sang – surtout après la journée que je viens de passer. Je ne peux pas te dire : « Oh ! Eric, je t’aime, emmène-moi avec toi » parce que je ne sais pas ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Et, tant que je ne le saurai pas, je n’ai pas l’intention de changer radicalement de vie pour toi – ni pour qui que ce soit, d’ailleurs.
Plus je parlais, plus Eric se renfrognait.
— Est-ce que je suis heureuse avec toi ? ai-je enchaîné en posant la main sur sa joue. Oui. Est-ce que je trouve qu’il n’y a rien de mieux que de faire l’amour avec toi ? Oui. Est-ce que je veux recommencer ? Tu parles ! Pas tout de suite, tout de suite parce que j’ai un peu sommeil, mais bientôt. Et souvent. Est-ce que je couche avec quelqu’un d’autre ? Non. Et je ne le ferai pas, à moins que je ne finisse par me rendre compte que ce maudit lien est tout ce qu’il y a entre nous.
Il m’a regardée comme s’il hésitait entre plusieurs réponses.
— Regrettes-tu Quinn ? m’a-t-il finalement demandé.
— Oui, ai-je reconnu, parce que je voulais être honnête avec lui. On avait entamé quelque chose qui se présentait plutôt bien, et j’ai peut-être commis une erreur monumentale en l’envoyant balader. Mais je n’ai jamais eu de relation sérieuse avec deux hommes en même temps et je ne vais pas commencer maintenant. Parce que, maintenant, il n’y a qu’un homme dans ma vie. Et cet homme-là, c’est toi.
— Tu m’aimes, en a-t-il conclu avec un petit hochement de tête satisfait.
— Je t’apprécie, ai-je prudemment rectifié. Je te désire comme une folle. J’aime ta compagnie.
— Ce n’est pas la même chose.
— Non. Mais je ne suis pas non plus en train de te harceler pour que tu me dises ce que tu ressens pour moi, si ? Parce que je parie que je n’aimerais pas la réponse. Alors, peut-être que tu ferais mieux de mettre un bémol, à ce niveau-là, toi aussi.
— Tu ne veux pas savoir ce que je ressens pour toi ? s’est-il exclamé, manifestement incrédule. Je ne parviens pas à croire que tu sois une humaine. Les humaines veulent toujours savoir ce que j’éprouve pour elles.
— Et je parie qu’elles sont déçues quand tu le leur dis, hein ?
Il a haussé les sourcils.
— Encore faut-il que je leur dise la vérité.
— Et c’est censé me rassurer ?
— Je te dis toujours la vérité, m’a-t-il affirmé, sans l’ombre d’un sourire en coin. Je ne prétends pas te révéler tout ce que je sais. Mais ce que je te dis... c’est vrai.
— Pourquoi ?
— Le lien de sang marche dans les deux sens, Sookie. J’ai sucé le sang de bien des femmes et j’avais une emprise presque totale sur elles. Mais elles n’ont jamais bu le mien. Cela fait des dizaines d’années, peut-être même des siècles, à présent, que je n’ai pas donné mon sang à une femme. Peut-être depuis que j’ai vampirisé Pam.
— Et est-ce que c’est la règle générale, chez les vampires que tu connais ?
Il a hésité, avant de hocher la tête.
— En grande majorité. Certes, il y a toujours des vampires qui aiment avoir une emprise absolue sur leur humain... faire de lui leur... Renfield.
Il avait prononcé ce nom avec dégoût.
— C’est dans Dracula, ça, non ?
— Oui, c’est le nom du serviteur de Dracula. Une abjecte créature. Comment un maître aussi éminent que Dracula a-t-il pu vouloir d’un être aussi vil à son service ? a-t-il craché en secouant la tête avec une moue écœurée. Mais cela arrive. La plupart d’entre nous ne regardent pas d’un bon œil un vampire qui collectionne les serviteurs humains. L’humain est perdu, quand le vampire exerce trop de contrôle sur lui. Et, lorsque l’humain n’est plus qu’un paillasson, il ne vaut même pas la peine qu’on le vampirise. Il n’a plus aucune valeur. Tôt ou tard, il faut s’en débarrasser.
— S’en débarrasser ! Mais pourquoi ?
— Si le vampire qui l’avait complètement sous sa coupe abandonne le Renfield, ou si le vampire lui-même disparaît... la vie du Renfield n’a plus aucun sens.
— Il faut le... le piquer, comme un chien qui a la rage ?
— Oui.
Il a détourné les yeux.
— Eh bien, ça ne risque pas de m’arriver, ai-je décrété avec le plus grand sérieux. Et tu ne me vampiriseras pas. Jamais.
— Non. Je ne te vampiriserai pas, puisque tu ne le veux pas. Et je ne t’obligerai jamais à me servir.
— Même si je suis à l’article de la mort, ne me vampirise pas, ai-je insisté. Ce serait l’horreur absolue, pour moi.
— Je te promets de ne pas le faire, quelle que soit l’envie que j’aie de te garder auprès de moi.
Je connaissais Bill depuis peu lorsque j’avais failli mourir pour lui. Il ne m’avait pas vampirisée pour autant. Pour la première fois, je prenais conscience qu’il aurait pu être tenté de le faire. Au contraire, il avait sauvé ma vie humaine. J’ai rangé ça dans un coin de ma tête pour plus tard – c’est glauque de penser à un homme quand on est au lit avec un autre.
— Tu m’as évité un lien de sang avec André, lui ai-je rappelé. Mais je l’ai payé.
— S’il avait vécu, ça m’aurait coûté cher, à moi aussi. Même s’il avait l’air conciliant, sur le moment, ça ne lui avait pas plu que j’intervienne. D’une façon ou d’une autre, il se serait vengé.
— Il avait pourtant semblé le prendre si calmement, cette nuit-là...
Eric avait réussi à convaincre André qu’il pouvait fort bien le remplacer. Je lui en avais été très reconnaissante, à l’époque. D’autant qu’André me filait la chair de poule et qu’il se fichait royalement de ce qui pouvait m’arriver, par-dessus le marché. Je me suis alors souvenue de la réflexion que je m’étais faite chez Nicky : «Tu serais libre, maintenant, si, cette nuit-là, c’était André qui t’avait sucé le sang ! » Je ne parvenais toujours pas à savoir ce que je ressentais vraiment à ce sujet-là...
— André n’oubliait jamais quand on avait défié son autorité, a murmuré Eric. Sais-tu comment il est mort, Sookie ?
Oh oh !
— Il s’est pris un bout de bois bien pointu en pleine poitrine, lui ai-je répondu.
J’ai eu du mal à avaler ma salive, tout à coup. Comme Eric, je pratiquais la vérité par omission. Le bout de bois en question ne s’était pas planté tout seul dans la poitrine d’André. Quinn l’y avait un peu aidé.
Eric m’a regardée en silence pendant ce qui m’a paru une éternité. Il pouvait percevoir mon anxiété, bien sûr. J’ai attendu de voir s’il poussait son avantage.
— Je ne regrette pas André, a-t-il finalement lâché. Mais je regrette Sophie-Anne. Elle était courageuse.
— Tout à fait d’accord avec toi, ai-je soupiré, soulagée. À propos, comment t’entends-tu avec tes nouveaux dirigeants ?
— Jusque-là, tout va bien. Ils vont de l’avant. J’aime ce genre de tempérament.
Depuis la fin octobre, Eric avait dû se faire aux rouages d’une nouvelle organisation plus importante que la précédente, apprendre à connaître les vampires qui la composaient et entretenir la concertation avec les shérifs nouvellement nommés. Même pour lui, ça faisait un sacré paquet de grain à moudre.
— Les vampires qui étaient avec toi avant le coup d’État doivent être bien contents de t’avoir prêté allégeance, je parie, vu qu’ils ont survécu, alors que tant d’autres vampires de Louisiane sont morts, cette nuit-là.
Eric a souri jusqu’aux oreilles – un spectacle pour le moins effrayant pour qui n’avait pas déjà vu ses crocs avant.
— Oui, a-t-il répondu avec un triomphalisme assumé. Ils me doivent la vie et ils le savent.
Il m’a glissé un bras sous la taille pour m’attirer contre son grand corps froid. Heureuse et comblée, j’ai suivi d’un doigt distrait la ligne de duvet doré qui, telle une flèche satinée, indiquait si opportunément l’objet du délit. Ça m’a rappelé la sulfureuse photo de Monsieur Janvier dans le calendrier des vampires de Louisiane. Je préférais celle qu’Eric m’avait donnée. Peut-être que je pourrais la faire agrandir pour l’afficher dans ma chambre ?
Eric a éclaté de rire quand je lui en ai parlé.
— Il serait temps de penser à la réalisation d’un nouveau calendrier, a-t-il commenté, songeur. Le premier a fait un malheur. Si tu me donnes une photo de toi dans la même tenue, je te donnerai un poster de moi.
J’y ai réfléchi deux secondes.
— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée, lui ai-je répondu, non sans une pointe de regret. Ce genre de photo dénudée a l’art de resurgir au moment où on s’y attend le moins. Et gare au retour de bâton !
Ça l’a fait rire, mais d’un rire plus grave, plus rauque, tout à coup.
— A propos de bâton... a-t-il susurré.
Ce qui a donné lieu à tout un tas de petits jeux coquins. Après avoir joué la revanche et la belle, Eric a jeté un coup d’œil à mon réveil.
— Il faut que j’y aille, a-t-il chuchoté.
— Je sais, ai-je soupiré d’une voix ensommeillée.
Il a commencé à se rhabiller pour rentrer à Shreveport, et je me suis pelotonnée sous les draps. J’avais du mal à garder les yeux ouverts, en dépit du charmant spectacle de strip-tease inversé que m’offrait Eric.
Il s’est penché pour m’embrasser, et j’ai noué les bras autour de son cou. Pendant un quart de seconde, j’ai su qu’il pensait à se glisser de nouveau dans mon lit. C’étaient sûrement la chaleur de ses baisers et ses murmures de plaisir qui m’avaient mise sur la voie... Je l’espérais, du moins. De temps à autre, il m’arrivait d’avoir des visions fugaces de ce qu’un vampire avait en tête. Et ça me terrorisait. Si rarement que ça m’arrive, je ne ferais certainement pas long feu, si les vampires découvraient que je pouvais lire dans leurs pensées...
— J’ai encore envie de toi, s’est-il étonné dans un souffle. Mais il faut vraiment que je parte, maintenant.
— On se revoit bientôt, j’imagine ?
Je n’étais pas encore assez endormie pour échapper aux affres de l’incertitude.
— Oui.
Il avait les yeux brillants. Sa peau scintillait. La marque sur son poignet avait disparu. J’ai effleuré l’endroit où elle s’était trouvée. Il s’est baissé pour m’embrasser dans le cou, là où il m’avait mordue. J’en ai eu des frissons partout.
— Bientôt, a-t-il ajouté.
Puis il est sorti. J’ai entendu la porte de la véranda se refermer doucement derrière lui. J’ai rassemblé le peu d’énergie qui me restait pour aller dans la cuisine mettre le verrou. J’ai aperçu la voiture d’Amélia garée à côté de la mienne : à un moment donné de la nuit, ma coloc avait dû rentrer.
Je suis allée me faire couler un verre d’eau au robinet de l’évier. Inutile d’allumer la lumière : j’aurais pu me déplacer dans toute la maison les yeux fermés. J’ai vidé mon verre d’un trait – je ne me rendais compte que maintenant que j’étais morte de soif. En me retournant vers le couloir pour regagner ma chambre, j’ai surpris un mouvement, à la lisière du bois. Je me suis figée, le cœur battant.
Bill a émergé du rideau d’arbres. Je savais que c’était lui, même si je ne pouvais pas voir son visage. Il regardait le ciel, et j’ai compris qu’il avait dû assister au départ d’Eric quand ce dernier avait pris la voie des airs pour rentrer à Shreveport. Bill s’était donc remis de son combat avec Quinn. Déjà.
Il me surveillait. Ça aurait dû me mettre en colère. Je m’attendais d’ailleurs à sentir la moutarde me monter au nez. Mais non. Malgré tout ce qui s’était passé entre nous, je ne parvenais pas à m'ôter de la tête que Bill ne m’espionnait pas, mais qu’il veillait sur moi.
Et puis, je ne voyais pas ce que j’aurais pu y changer. Je n’allais tout de même pas ouvrir la porte et lui faire des excuses parce que j’avais reçu un homme chez moi. Sans compter que, sur le moment, je n’éprouvais pas le moindre regret d’avoir couché avec Eric. Pour tout dire, je me sentais aussi repue qu’après un repas de réveillon. Avec Eric dans le rôle de la dinde ? Rien que d’imaginer le tableau, je me suis mise à rire toute seule. C’est dire dans quel état de fatigue j’étais. Après ça, il ne me restait plus qu’à aller me coucher. Je me suis glissée dans mon lit, le sourire aux lèvres. J’avais à peine posé la tête sur l’oreiller que je dormais.